L’an 2000 est une année charnière avec le lancement du projet précurseur de Wikipédia. Internet poursuit son développement en France, même s’il est encore lent et coûteux. Et le secteur des encyclopédies connait de nombreux bouleversements.
Création de Nupédia
En janvier 2000, Jimmy Wales embauche Larry Sanger pour développer Nupédia, un projet d’encyclopédie en ligne sous licence libre. Le site internet est lancé en mars 2000 et est financé par l’entreprise Bomis. L’encyclopédie comporte un comité scientifique et repose sur un processus d’évaluation par les pairs. Tout le monde est bénévole et la plupart des internautes possèdent un doctorat. Un peu plus de six mois après son lancement, Nupédia a publié au total deux articles au format long : Classic Era (music) et atonality. Les auteurs des articles sont crédités ainsi que les relecteurs, correcteurs et éditeurs.


Dès la première année, le site fait l’objet d’une vingtaine de mentions dans la presse. Dans l’article publié en mars, Le Devoir met l’accent sur la principale particularité du projet :
Une encyclopédie OpenSource ? En premier lieu, il y eut le logiciel à code source libre. Par la suite, les textes OpenContent, et maintenant, une équipe travaille à la réalisation d’une encyclopédie en ligne. Nupedia, c’est le nom du projet, propose d’utiliser les vastes ressources d’Internet pour créer une gigantesque encyclopédie sur le réseau des réseaux. Évidemment, un tel projet n’est pas à veille de venir à échéance, car il reposera sur une armée de volontaires et de bénévoles, tout comme le projet Linux.
Jean-Marc Manach évoque à son tour Nupédia en juin dans Transfert, aux côtés d’autres projets d’encyclopédie contributives :
L’idée est de créer une encyclopédie en ligne évolutive à l’infini et « libre », comme on parle de logiciel libre. Il sera donc possible de la reprendre, en tout ou partie, à condition de citer sa provenance. Reste à savoir si l’idéal communautaire survivra au succès. Des annuaires de sites comme dmoz.org ou Internet Movie Database étaient eux aussi basés sur les contributions des internautes. Ce qui ne les pas empêchés d’être revendus. Au profit de quelques-uns.
Un français fait partie du comité d’évaluation : Olivier Gérard (1969-2024), mathématicien, ancien rédacteur en chef de Quadrature, collaborateur On-Line Encyclopedia of Integer Sequences.
État de l’internet en France
À quoi ressemble internet en France autour de l’an 2000 ? Un quart des foyers sont équipés d’un ordinateur et un foyer sur 10 dispose d’un accès internet à domicile. Environ 8 millions de personnes se sont connectées à internet au moins une fois au cours des douze derniers mois depuis leur domicile, le travail, un établissement d’enseignement, une bibliothèque, un cybercafé, etc. Les femmes représentent 41 % des internautes. Le taux de pénétration est de 17 % dans la population française et atteint 41 % dans la tranche d’âge 18-24 ans. En moyenne, les français passent 7 heures/mois sur internet depuis leur domicile. Un peu moins de 3 millions de personnes se connectent tous les jours ou presque à internet. Le principal moyen d’accès à internet est encore le modem RTC à 56 kbits/s, un internet lent et nécessitant de payer le temps d’utilisation de la ligne fixe de téléphone.
Bouleversements du secteur des encyclopédies

En 1999, le Temps titre « Encyclopédies, Le support papier se meurt » pour évoquer les évolutions récentes sur le secteur des encyclopédies. Les ventes d’encyclopédies papier s’étant effondrées, les réseaux de vente à domicile commencent à être démantelés. Britannica a vu ses ventes mondiales passer de 350 000 encyclopédies en 1990 à 20 000 en 1998. Or il faut écouler au moins 20 à 30 000 exemplaires pour qu’une impression papier soit rentable.
En parallèle, les encyclopédies du CD-Rom se développent. Universalis en vend 100 000 entre 1995 et 1998. À titre de comparaison, Universalis a écoulé 500 000 encyclopédies papier en quarante ans. Le marché se divise en trois. Sur le segment d’entrée de gamme, on retrouve Micro-Application, TLC Edusoft ou les éditions Atlas qui vendent leur encyclopédie à 30 €. En moyen de gamme, on retrouve Microsoft Encarta et Hachette Multimédia qui sont commercialisées autour de 100 €. Sur le haut de gamme, Universalis est vendue entre 200 et 300 €.



Les éditeurs d’encyclopédies commencent également à se tourner vers internet. Depuis 1994, Britannica est disponible via abonnement et en 1999 le célèbre éditeur mise sur la publicité en publiant tout le contenu de l’encyclopédie gratuitement en ligne. Les encyclopédies d’Hachette et des éditions Atlas sont également en libre accès sur Internet. Du côté d’Universalis, on ne croit pas qu’internet soit rentable.
Malgré les bouleversements provoqués par la numérisation de la diffusion des connaissances et l’arrivée de nouveaux acteurs, les acteurs traditionnels semblent confiants : « Ce réseau d’auteurs établi depuis plus de dix ans autour de l’équipe éditoriale de l’Encyclopédie Hachette, constitue l’une de nos ressources essentielles, explique Neil Minkley, directeur du département référence chez Hachette Multimédia. Il faut également un fonds documentaire important, sans oublier l’indispensable équipe d’informaticiens très spécialisés dans les contenus encyclopédiques et leur intégration électronique (structuration, liens, codification), précise Yves Garnier [éditions Larousse] ». Gilles Quinsat d’Universalis, souligne l’importance d’« une relation de confiance établie entre les responsables éditoriaux et les auteurs les plus réputés de chaque domaine ».
En évoquant l’Encyclopédie de l’Agora et Webencyclo, un article du Monde entrouvre la voie au prochain grand bouleversement : « Les encyclopédies générales sur la Toile se divisent en deux catégories. Les premières sont des prolongements d’ouvrages existants […] Les secondes sont contributives, c’est-à-dire qu’en sus des articles d’auteurs reconnus elles proposent des sujets rédigés par des internautes, contributions validées, bien entendu, par un comité de rédaction ».
Bibliographie
- Les Internautes en France, Médiamétrie, 2000
- Équipement multimédia des foyers, Médiamétrie, 2000
- Philippe Schuwer, L’encyclopédisme en mémoire(s) Instantanés sur l’édition française, Communication et langages, 1998
- Jean-Claude Péclet, Encyclopédies, Le support papier se meurt, Le Temps, 6 mars 1999
- Cyril Hofstein, Encyclopédies : une nouvelle génération, Le Figaro, 14 septembre 1999
- Pierre Grosjea, L’Encyclopaedia Britannica s’offrira désormais gratuitement sur le Net, Le Temps, 22 octobre 1999
- Neil Minkley, Jerôme Bessac et Philippe Alcouffe, Concevoir une encyclopédie multimédia, Bulletin des bibliothèques de France, 2000
- Alain Jennotte, Webencyclo, l’encyclopédie en ligne dont vous êtes le héros, Le Soir, 7 juillet 2000
- M. V., Les Français gros consommateurs d’Internet, Le Parisien, 5 septembre 2000
- Anne Lindivat, Encyclopédies : du CD-ROM à la Toile, elles sont omniprésentes. Le savoir à tous prix, Le Figaro, 23 septembre 2000
- Mark Frauenfelder, The next generation of online encyclopedias, CNN, 21 novembre 2000
- Léopold Braunstein, L’enrichissement électronique du projet encyclopédique, Le Monde, 10 janvier 2001
- Marie-Andrée Amiot, Peu de contenu québécois dans les encyclopédies multimédias, La Presse, 11 mars 2001
- Contributeurs à Wikipédia, Nupedia, Wikipedia, The Free Encyclopedia, https://w.wiki/KdfW


